Retour en arrière, il y a vingt-cinq ans, une petite ville du Michigan. Sofia Coppola était alors toute petite, deux ans. Son film, The Virgin Suicides, prend corps, comme on le dirait d'une écriture ou d'une texture à travers le récit (le roman) d'un autre. La voix off d'un garçon relate au nom du collectif de jeunes mâles qui, dans ces années 70, passaient le plus clair de leur temps sur le trottoir d'en face à guetter et à observer de l'extérieur les cinq sœurs Lisbon, leurs apparitions, merveilleux fondement de leur existence. Ayant pour incidence de faire sentir à cette petite clique de jeunes voyeurs où se trouvait leur propre corps et à quelle variante sexuelle ils aspiraient. Le point de vue, souvent ironique, de Sofia Coppola imprime fermement une distance, celle de la fiction des souvenirs par rapport à l'histoire qu'elle met en scène. A l'instar du garçon narrateur, en tant que témoin invisible, elle prend en charge le récit. Cette voix à peine masculine promet le récit d'un mystère. Elle parle pour avoir survécu, laissant le champ livre aux premiers pas de Sofia qui s'immisce comme une ombre, grâce à une formidable science du rythme et à un art de la division de l'espace. Cette voix à la fois dans le vif du cinéma et dans l'inertie d'une histoire qu'elle met en lambeaux, découpe en moments de récit avec une drôle de vivacité.

Après le suicide de Cecilia la plus jeune des sœurs, qui inaugure le film, les autres forment ensemble une belle, inquiétante et lascive composition, assises sur un tapis dans les bras les unes des autres à écouter des disques, soudées. Cette alliance provocante que formulent sans un mot leurs regards est ambivalence, incarnant à la fois une forme d'attente, d'accueil, et son contraire, le danger, la défense d'entrer sous peine de quelques sévices. Les garçons - les survivants à la terrible punition que les filles leur ont infligée, ne se lassent pas de souvenir. Par exemple, ils avaient du mal à croire que ces créatures enchanteresses aient pu être procréées par des parents aussi flous et peu sexys (James Woods et Kathleem Turner, très convaincants, l'un en prof de maths et l'autre en bigote hystérique). D'où ces icônes d'un temps déjà révolu surgissent-elles ? Sur le seuil du pavillon familial, des pentes de son toit au jardinet désolant ouvert sur la rue longée d'ormes « à abattre » : les lieux sont fébriles et agités, envahis en leurs moindres recoins de flux sensibles et invisibles. Des couloirs du collège que fréquentent ces cinq sœurs convoitées, au bal de fin d’année, les jeunes filles jolies, séparément très normales vivent constamment encombrée et enfermées par le regard des autres. Des garçons qui les épient et les pillent, de leur parents et des voisins, d'une collectivité épuisante qui évide les êtres de toute substance ou force personnelle, il ne restera rien. L'étonnant c'est la manière dont Sofia Coppola les filme, l'ondoyante Lux dont l'image hante le cadre - comme si, redevenant la petite fille qu'elle était en ce temps-là, elle se dispensait de tout commentaire psychologique - observant et enregistrant le passage régulier de fantômes, de corps vides, dont la vie (intérieure) est inaccessible. A l'exception de Cecilia qui se suicide la première, dont la présence est fugitive mais réelle, dont on distingue la chambre (un univers burtonien) et que l'on a l'étrange occasion de voir morte à deux reprises. Survivante blessée et incurable, entre deux suicides, Cecilia n'envisage sérieusement aucun interlocuteur : le face à face avec le psychologue chez qui ses parents l'ont envoyée, puis l'idiot souriant lors de la boum et les bracelets scotchés par ses sœurs à même les pansements qui serrent ses poignets, sont autant de signes de cette défaillance et de sa désaffection. Les hors-champ de The Virgin Suicides tiennent en cette phrase qu'elle prononce à l'intention du docteur : « manifestement, vous n'avez jamais été une fille de treize ans », et qui s'adresse au monde entier a la défaillance d’une mémoire enfantine.



Quand on a été une fille de treize ans, on s'empresse de l'oublier. Cecilia reste pour toujours une fille de treize ans et quitte le film en flottant à l'horizontale soutenue par son père dans l'air de la nuit. Ce sont les deux uniques personnages du film, les autres sont des figures, des fantômes. On pense à Sweetie de Jane Campion. Après avoir écrit avec son père le merveilleux Life without Zoe, Sofia Coppola met en scène son premier long avec une tonicité et un élan bouleversant, avec l'attention aiguë d'une personne convaincue que le monde a besoin du cinéma. Pour quoi faire ? Peut-être pour en créer la continuité, un ailleurs également catastrophique, mais aussi pour  représenter, plus vif, plus drôle, plus amer, à l'aide d'un montage scandé, un espace de figuration qui capture et prolonge une période et en réinvente la durée. En l'occurrence, ce temps dense, inécoutable, excité, hébété et traumatique de la promiscuité obligée de l'adolescence et de son pendant non moins convenu, la dérélection.

Sofia Coppola, en mettant à l'écart (hors-champ) ce qui vient avant l'enfance, nous livre une vision sans miséricorde de l'adolescence comme celle d'un étau temporel et d'un terrain balisé, qui fige la vie dans une cadence répétitive, une suite de trajets mécaniques et avortés vers les autres, qui casse tout cheminement individuel. Dès le départ au courant de ce qui va se dérouler (l'enchainement des suicides), le spectateur s'intéresse instantanément à ce qui est caché, à ce qui ne constitue pas cette suite calamiteuse d’événements et à ce que le film rend inconnaissable, c'est à dire à ces personnages lumineux et opaques (les sœurs), sans cesse entrevues, et au désastre qui les habite. L'angle anecdotique du fait divers est fugacement mis en abyme par l'irruption systématique, sur les lieux d'une journaliste de télévision, tel le couteau dans la plaie (comme chez Wes Craven) à l'affût du moindre dysfonctionnement. Le monde n'a pas besoin de la télévision pour informer de la tragique et ironique disparition des cinq soeurs, de leurs suicides au cours d'une seule année. Ce qui informe, c'est ce qui donne une forme, le cinéma de Sofia Coppola permet d'emblée cette double incarnation, la voix du garçon, l'image de la fille, d'abord séparées puis collées ensemble. Représenter cet âge là (Kids de Larry Clark), c'est plonger dans le malaise, dans le malpropre, s'engager, non sans une certaine morbidité, entre deux affects, dans le fil narratif d'événements qui allient l'horreur, la phobie des situations, la brutalité de la confrontation avec ses premiers désirs sexuels (l'image, ce que j'appellerai : « l'obscénité naturelle de la jeunesse ») à la jouissance (le conte, la régression, le retour en arrière).






Dizzie (Lux) Gillepsie le 01.04.08


par Dizzie Gillepsie
Mardi 1 avril 2008
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