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Al Lebror : Tu sais, E.Ginn, je crois qu'en sortant de cette salle de cinéma je n'étais plus un homme, ou du moins je n'étais plus dans le monde humain... Tu vois, c'est un peu ce que
nous appellons familièrement « l'effet Ken Loach ». Je m'explique, enfin ne le prends pas pour toi, grand fou, mais je crois que nous sommes observés par certains qui aimeraient comprendre ce que
nous entendons par-là. Cet effet entraîne une deconnexion partielle voir totale de la réalité, comme si après un moment si fort il fallait s'esquiver un peu et prendre un recul plus que vital. Je
me suis toujours demandé à quoi cela pouvait être dû... Dans Into the wild il y un a tel questionnement des rapports de l'Homme et de la Nature que l'on ne peut rester indifférent. Adaptation?
Domination? Au-delà de l'identification au personnage de Chris, est présente la notion trop sous-estimée de choix pour l'avenir que nous nous souhaitons.
Arthur E.Ginn : Permets à ce grand fou d'apporter sa précision, je sens déjà que l'on perd nos auditeurs… Précision qui me permettra d'ailleurs d'introduire le second film. « L'effet
Ken Loach » est un fait un terme bien général pour désigner l'impact qu'eut sur nous Le vent se lève : réaction physique d'effondrement pourrait-on dire. Je ne partageais ainsi
qu'une partie de ton enthousiasme à la sortie de notre séance Into The Wild, l'ombre d'un second film obnubilant mes pensées : Gerry. Car ce premier volet de la trilogie de Gus Van Sant m'avait
abasourdi. Comme toi mon capiteux ami, je n'étais plus un homme ! Mais bien au contraire, je devenais humain : un homme conscient de sa finitude et de son fragile statut. De ce lien
immédiat entre ces deux films, se créa le souhait d'approfondir leurs thèmes transversaux ; c'est ainsi que nous voilà ici face à face, devant un thé à la camomille.
Al Lebror : Il s'agirait plus d'une tisane à la camomille! A mon avis E.Ginn, ce qui t'abasourdit c'est l'homme et sa relation à la solitude, l'homme qui s'éloigne de lui-même pour,
comme tu le dis, devenir humain. Tu te sentais attiré par les personnages présents dans Gerry ? Ou par le cadre dans lequel ils évoluaient? Je dois t'avouer que j'ai eu bien du mal à sentir la
réelle intimité qu'ils sont amenés à partager, à les sentir proches dans l'épreuve. Au-delà de ça je les ai toujours sentis en compétition, ce que je veux dire par-là c'est qu'ils vivent leur
relation à la solitude dans un conflit permanent lié à la notion de survie. La Nature est ici pensée comme un animal à jamais indomptable, autour duquel l'Homme est une infime chose. Alors je ne
peux m'empêcher de penser à Macandless mettant tout en oeuvre pour faire corps avec...
Là-dessus E.Ginn me coupa violemment la parole, (l'effet de la tisane sans doute)
Arthur E. Ginn : Halte, Al ! L'homme et sa relation à la solitude est en effet un thème que l'on retrouve traité dans les deux films. Mais quitte à soutenir ton regard me jugeant
sourcilleux voir tatillon je me dois de nuancer. Mon cher Lebror, reprendras-tu un petit biscuit ? Ce n'est pas l'homme et la relation qu'il entretient avec la solitude, vu ici comme deux entités
distinctes, dans Gerry, c'est l'homme confronté avec sa solitude. Me comprends-tu ? Solitude, mais aussi finitude. Gerry fait l'expérience de l'humain, si j'ose dire. Mais ce qui me touche dans
ce film, l'élément primordial, c'est que les deux Gerry sont amenés fortuitement à cette confrontation ontologique. Macandless chercha t-il ce que les Gerry ont trouvé par « malchance » ? Quitte
à faire dans la répétition, je trouve important d'affirmer de nouveau que c'est ce caractère hasardeux qui me fit frissonner. C'est d'ailleurs ce que tu allais montrer il me semble, mais je t'ai
coupé en pleine phrase, excuse moi. Nous devrions nous promener plus souvent en milieu désertique mon Lebror...
Al Lebror (reprenant ses esprits) : Je suis assez d'accord avec toi, E.Ginn, sur le fait qu'il faut considérer la solitude de l'Homme comme une
partie constituante de son être. Mais alors ne peut-on pas souligner au travers des deux films des distinctions entre l'Homme seul face à soi-même et l'Homme seul face à l'Autre ? Car bien que
les deux Gerry soient dans une certaine intimité forcée, ils sont confrontés à l'impossibilité de ressentir et de comprendre l'expérience vécue par l'autre... Tu vois comme si Gus Van Sant
voulait mettre en relief un paradoxe des plus complexes : ce n'est pas la sociabilité qui serait le moteur de la relation à l'Autre mais le souhait d'une compréhension et d'une assumation de sa
propre solitude. Aller vers l'Autre pour réfléchir sa solitude, voilà ce que j'ai pu apercevoir dans cette promenade désertique.
Au contraire, Chris Macandless semble avoir eu besoin de s'éloigner de l'Autre pour chercher ses réelles motivations et par-là même se trouver. Comme si à l'instar de Van Sant, Sean Penn
considérait que l'Homme devait s'en aller, s'isoler, pour comprendre sa solitude. Il m'a semblé que nous n'avions pas à faire à la même acception de la solitude dans les deux films.

Là-dessus, dubitatif, E.Ginn remettant son monocle tombé dans sa tisane, beugla à peu près en ces termes :
Arthur E .Ginn : …doux cabot sans tenue ni instruction, rejoins ton maître ! (D'un geste d'une souplesse de conifère Al Lebror attrape son Balthazar. S'en suit une furtive
embrassade.)
Autant je partage ta dichotomie sur la solitude dans les deux films, autant je n'adhère pas à cette division « l'Homme seul face à soi-même et l'Homme seul face à l'Autre ». En effet, et en
partant du postulat que les Gerry sont effectivement deux êtres perdus, distincts – postulat qui pourra être discuté – je n'envisage pas leurs singuliers périples comme interpénétrants. La faible
fréquence et la teneur des interactions en sont témoins. Ainsi, vois-tu, ils ne partagent à mes yeux que leur statut d'Etre – isolé. Je ne sais pas ce que sera ton avis sur la question, mais
paradoxalement j'irais même juste qu'à dire que la présence de l'autre en devient encombrante et ce, sans faire référence à la scène finale. Je parle de paradoxe parce que les Gerry
m'apparaissent voguer entre esseulement et interférence, d'où ce caractère gênant. Ainsi lorsque tu parles de leur impossible empathie respective, ce n'est certes pas faux, mais je rétorquerais
que là n'est pas le but, au contraire.
Selon cette perspective, Gerry partage avec Macandless une forme de rapport à la solitude, puisque c'est l'isolement qui permit dans les deux cas la compréhension de sa propre solitude.
J'ouvre parallèlement un autre sujet de réflexion en te demandant si finalement, Chris Macandless ne s'ouvre pas à la solitude, et à ses conséquences, qu'à partir du moment où sa situation frôle
le point de non-retour ? N'est-ce pas lorsqu'il se trouve dans une situation des plus extrêmes, et dans un sens la plus vraie, que commence son expérience ? Ne rejoindrait-il la condition des
Gerry que dans ces moments-là ?
Al Lebror (ayant terminé sa phase fusionnelle avec Balthazar) : Tu dis, mon cher, que la faible fréquence et la teneur des intéractions sont témoins d'un
périple, à penser à l'opposé de l'interpénétrant. Mais alors comment perçois-tu la scène de course effrénée qui se déroule au début de leur voyage initiatique? Ils se cherchent perpétuellement et
ce parce qu'ils sont tout simplement perdus et que l'Autre devient finalement un repère pour éviter l'isolement total! Ne vois-tu pas dans l'étoile que porte Casey Affleck le symbole d'une
altérité qui se perçoit par la solitude mais qui se vit dans le partage, l'Autre est un repère que l'on ne peut négliger. C'est sûr que quand je vois que tu remues ta tisane avec ton dentier, je
me dis que tu ne dois avoir une conception de l'Autre quelque peu différente de la mienne...
Pour répondre à ta question, je crois que le point de non-retour est atteint dès son arrivée sur la piste Stampede. Chris part sans carte de la région, sans savoir que non loin de là il existe un
moyen sûr de traverser la rivière et un abri rempli de victuailles. Finalement je pense que Macandless a pensé sa solitude dès son départ et même peut-être avant, et par-là s'éloigne de la
condition des deux Gerry.
Chez Sean Penn, le héros romantique n'est pas porté par un quelconque hasard, et en réfléchissant sur l'instant, je te demanderai de me préciser ce que tu trouves de hasardeux dans le film de Gus
Van Sant? Est-ce un contre-sens d'y voir un choix de la part d'un des deux Gerry ?
Arthur E.Ginn : Excuse ma franchise Al mais dois-je appeler quelqu'un pour qu'il te règle ton respirateur ou est-ce un problème avec ton nouveau sonotone ? Tu questionnes ma perception
de la course amicale et masculine à laquelle se prête les Gerry ; Comment ne pas être d'accord avec toi et soutenir l'aspect interpénétrant, voir interdépendant de cette marche désespérée ?
Simplement en affirmant que leur statut d'Etre - isolé ne prend corps, évidence, qu'au moment de leur égarement ; au moment de la conscientisation de cet égarement devrais-je d'ailleurs
dire. (Car il peut y avoir débat sur le moment exact où ils se perdent…) Tu dis, fort judicieusement, que l'Autre est le dernier rempart à l'isolement total, mais dans ce cas ci, Gerry ne
revêt-il pas un caractère néfaste pour l'autre Gerry, puisqu'il est à la fois un être-à-la-charge (à se débarrasser ?) et une source d'isolement supplémentaire - car ses choix ne sont pas
forcément les bons. En se séparant, ils avaient plus de chance de trouver une issue positive, disons, collectivement ; mais par cette séparation - entendre ici définitive - ils avaient
également probablement plus de chance de s'en sortir individuellement. Selon cette perspective, l'étoile sur le vêtement de Casey Affleck symbolise l'étoile du berger - moyen d'orientation vital
lorsqu'on ne possède rien d'autre - mais pénalisant car déstabilisant lorsqu'elle se meut … Concernant Chris Macandless je ne partage décidément pas ta vision. Quitte à être trop pédant, le
point de non-retour s'atteint seulement lorsqu'on ne peut faire demi-tour, ainsi ce n'est pas sur la piste Stampede qu'il débute, mais bien lorsque Chris n'a plus assez de force pour rentrer sans
risque de mourir en route !Il est vrai que je n'ai pas précisé assez ce que tu nommes comme « hasard » dans Gerry, mais tu viens justement d'y répondre bien malgré toi. Il s'agit tout simplement
du fait que les Gerry n'étaient pas préparés à cette marche qui s'est avérée funèbre, pas de préparatif tant matériel que psychologique. Antinomie du « héros romantique » pour reprendre
tes termes, qu'illustre Gerry. La banalité des personnages rajoute de l'émotivité du film, là où Sean Penn construit ce héros qu'est Chris. C'est d'ailleurs l'un des critiques que certains
journalistes ont adressé au film, critique que je ne partage pas. Rappelons s'il le faut que Gerry et Into The Wild sont tirés de faits réels.
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