- Dès le début : d'un ennui ! …et il ne se passa rien.
- Mais que voulez-vous  qu'il se passe ?
- Que sais-je ? Une intrigue, une action !
- De l'action…comme dans votre vie ?
- Non, plus …
 - …

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Oui, rien n'arrive dans une pièce de Tchekhov.  Pourquoi s'en étonne t-on encore ? La chose est connue, elle fut dite et écrite à mainte reprise. Tchekhov serait d'ailleurs connu pour cela ; lui le bâtisseur de l'empire du néant.
Oui, rien n'arrive dans une pièce de Tchekhov. Pire, imaginez-vous, l'intrigue dans chacune de ses pièces est suspendue autour d'un seul élément : La cessation.

Suspendue ? Non ! Le couperet est tombé bien avant l'acte premier. Ainsi Tchekhov est-il tragique, partageant avec le genre sa notion d'agonie. Les premiers pas du personnage tchekhovien sont marqués par la chute de l'épée de Damoclès et par la plaie qu'elle laisse béante. Plaie qu'on ne panse, ni ne soigne…

La Cerisaie
, comme ses autres pièces, est marquée par le sceau du fatalisme. Condamnation unanime pour immobilisme. Le passé n'est plus et le refus de s'adapter aux changements sociétaux est puni sévèrement et irrémédiablement.
Chez Anton Tchekhov, point de geint cependant. Point de lyrisme, d'exaltation de sentiments, point de lutte acharnée contre ce fatalisme qu'on espère surmontable. Non, Lioubov Andréevna n'hurle au secours de personne ; se débattre contre ce fatalisme est pure perte, les personnages  tchekhoviens le savent.
 - Résignation -

Fatalisme conscient qui permet la vie dans cette cerisaie d'une Russie en plein changement. Renaud Matignon est subtil lorsqu'il parle de « trompe-la-mort », car tout est trompe-la-mort chez Tchekhov. Non qu'il y ait défi de la Mort, mais bien plus un ornement délicat, enjolivure, occupation de l'espace et du temps qui comble une attente épouvantable.

Ici s'expliquent ces conversations simples et sans portées, mais surtout l'importance du silence ! Le silence est un aveu disait Euripide. Le silence chez Tchekhov c'est l'absence de tromperie, une lacune dans le divertissement, c'est l'aveu de résignation.

Les personnages de La Cerisaie n'en sont pas des « âmes mortes », car certains survivent à cette cessation, aspect qui distingue d'ailleurs cette pièce des autres écrits de l'auteur. La possibilité d'un après, la jouissance du meilleur s'incarne par Trofimov et Ania notamment. La jeunesse espère, les anciens attendent.

Pas de rythme. Les rires et les larmes dansent sur une musique sans tempo. Tchekhov est russe, il doutait du reste qu'une traduction française de La Cerisaie puisse passionner. « Ils ne comprendront ni Lopakhine, ni la vente de la propriété et ne feront que s'ennuyer » confie t-il à Olga Knipper en 1903.
L'homme russe serait-il donc le seul être à comprendre son compatriote écrivain ?

Question qui affleure, mais que je contourne égoïstement, tant je suis perméable à son théâtre. Une autre question surgit cependant à moi : Comment peut-on jouer La Cerisaie ?

Ou, peut-on la jouer ?

Car il y a débat. Controverse. Parangon de divergence. L'auteur est-il la référence sur son propre travail ? Est-il une sommité sur ses écrits ? … bien davantage, l'auteur a-t-il raison sur l'interprétation de ses œuvres ?

« J'appellerai ma pièce une Comédie » écrit-il, « une comédie gaie. » On le sait aujourd'hui formellement, Anton Tchekhov n'a pas écrit une tragédie.
La Cerisaie, une pièce burlesque ?

Certes, certaines scènes frôlent le truculent, et la perspective lumineuse de certains personnages laisse présager une lueur d'optimisme et de renaissance. Si l'on considère en outre chaque interaction de personnages dans un cadre d'absolu, hors contexte, alors on rit ! On rit de l'attitude puérile de Gaev, et de son obsession pour le billard, on rit du valet de chambre Firs et de «  l'affranchissement des serfs » qu'il vit comme une déconfiture ; de la fougue de Trofimov, de la rigidité de Varia…

« Tu retrouvais partout la vérité hideuse. »
                                                          Musset

Cette vérité hideuse, c'est en premier lieu la vente de la cerisaie, « sans la cerisaie je cesse de comprendre quoi que ce soit à ma vie. » (Lioubov Andréevna. Acte III). Personnifiée malgré son absence, elle domine les moindres gestes, les moindres silences. Personnage central, épicentre du séisme, la propriété trône par sa discrétion. Vérité donc, qu'est la vente. En ceci, sa prise en compte occulte le comique de mots pour une tragédie de situation.
Mais la situation c'est également celle de la Russie de la fin du XIVe et du début du XXe. Le pays est alors en plein changement : Le règne de Nicolas II qui vient de débuter (1894) succède à celui d'Alexandre III est en gardera le caractère autocratique. Mais le pays est cependant en plein changement : le développement économique sous l'impulsion d'un décollage industriel initié par le ministre Witte marqua profondément et durablement la société russe. Le rôle des classes moyennes devint plus conséquent et leur niveau de vie s'améliora, au profit des paysans et ouvriers qui se paupérisèrent atrocement.

Abandon à mes yeux d'une parure comique, La Cerisaie met en berne mon sourire lorsqu'on ne dissimule pas la Vérité. Mais il ne faut pas lire entre les lignes dans une pièce de Tchekhov, ironiquement, c'est d'ailleurs le contraire qui est de rigueur : «  Il [l'auteur] laisse flotter autour de chaque réplique un halo qu'il faut scrupuleusement respecter » (Cahiers Renault Barrault, 1954)

La dichotomie Comédie - Tragédie s'illustrerait-elle dans une vision unidimensionnelle - bidirectionnelle ? L'une ne prenant en compte que l'intérieur, et occultant l'extérieur ?

Donc, il y a débat ou plus littéralement divergence, confrontation. Tchekhov d'une part, Stanislavski et Dantchenko de l'autre ; ces derniers étant les fondateurs en 1897 du Théâtre d'Art de Moscou et metteurs en scène de quatre pièces d'Anton Tchekhov.

« Ce n'est, contrairement à ce que vous affirmez, ni une farce, ni une comédie […] malgré mes efforts pour me maîtriser, j'ai pleuré comme une femme… » Stanislavski.

« Nemirovitch [Dantchenko] et Stanislavski voient réellement autre chose dans ma pièce que ce que j'ai écrit et je peux jurer que les deux n'ont pas lu une seule fois attentivement ma pièce. » Tchekhov

Cette vive querelle perdure encore. Chaque nouvelle représentation de La Cerisaie étant une prise de position sur le caractère de celle-ci. A ce jour, La Cerisaie revêt majoritairement un aspect tragique et déchirant, peu de metteur en scène ayant réussi à donner un ton comique franc et léger à cette pièce.

Ainsi, personne ne joue de La Cerisaie comme Tchekhov l'avait écrite.


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LA CERISAIE - Anton Tchekhov.
Théâtre Sorano.
Mise en scène Didier Carette et Olivier Jeannelle.
Groupe Ex-abrupto.


D.N.C. est de sortie.
De ces réflexions mûrit l'appréhension. Moi qui lis Tchekhov comme je lirais Racine, je craignais qu'on n'abaisse La Cerisaie à un austère vaudeville. Humble partisan de Stanislavski et de sa méthode, je refusais qu'on condamne l'inconstance russe imprégnant la pièce à une inconstance occidentale. Je m'arrête sur ce dernier mot qui prête à confusion et qui voudrait me catégoriser comme un défenseur d'une Russie anti-occidentale et ultranationaliste qu'incarnent les dirigeants actuels du pays. Ce que je tente ici d'exprimer c'est ce sentiment qui est mien de la difficulté de voir jouer cette  inconstance autrement que par l'acteur russe. Celle-ci est caractéristique de cet Homme probablement plus fictif – littéraire – que réel,  qui passe du rire ou larme avec véracité, symbolisant « l'âme russe » et ce problème majeur de la Russie qu'est celui de l'identité.

C'est avec ces doutes que j'entrai, mes compères à ma suite, dans le Théâtre Sorano. J'en sortirai content.

Le décor est épuré voir simpliste mais utilisant la profondeur de l'espace pour distinguer action première et secondaire. Un rideau noir le scinde jusqu'à l'Acte II. Point d'artifice donc, et on comprend vite que c'est sur le seul discours, et le non-discours, que l'atmosphère va se créer ; fidèle à Tchekhov…

D'une libre fidélité cependant, comme en témoigne Charlotta Ivanovna, la gouvernante, qui est ici un personnage anglophone à l'influence Shakespearienne et dont la relation d'origine avec Epikhodov est occultée. Grand regret en outre de voir le triomphe de Lopakhine clairsemé de mauvais hard-rock, musique non appropriée à cette jouissance, cette illustration de libéralisme, et cet assassinat du moujik qu'il était.

Les acteurs sont indubitablement bons, tel ce Trofimov qui symbolise le début des insurrections russes avec l'avenir que l'on sait. (Lénine fonde « L'union pour la lutte pour la libération de la classe des travailleurs » en 1895.)
Il m'apparaît cependant délicat pour ces acteurs de passer du rire aux larmes, de donner corps à ces individus jouant avec les trompe-la-mort, s'occupant à masquer fébrilement leur détresse et leur perte.

Là se joue peut-être l'enjeux même de l'interprétation, et de l'art de la mise en scène ; ce passage si délicat de l'intrigue à la représentation de celle-ci. Entre fidélité et réappropriation se cache peut-être l'intérêt du théâtre.
Pas de regard frôlant l'ethnocentrisme qui amènerait au « choc des civilisations », pas de théâtre russe pour acteurs russes donc, mais bien plus une œuvre centrale aux multiples ramifications.

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« Les gens dînent, ne font que dîner et, pendant ce temps se construit leur bonheur ou se brise leur vie. », Tchekhov, Correspondance.





Arthur E. Ginn le 01.04.08

 

par Arthur E. Ginn
Mardi 1 avril 2008
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