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Emile Ajar m'inspira ces quelques lignes.
Mamie Lucie naquît dans les années 1930 dans une région du globe plutôt bien fournie en soleil. De ce fait un halo de chaleur s'est vite imprégné sur ses
traits, c'était une belle femme, rigoureuse et bien dans ses chaussettes. Le soleil a du lui faire beaucoup de bien. Elle fut très vite attirée par « l'évolution des moeurs qui s'opérait
alors en France », du coup, dès que son mari put obtenir un salaire capable de couvrir les dépenses d'une famille, ils y débarquèrent tous deux. Très amoureux, religieux et pratiquants, ils
eurent un fils, Patrice, dont Mamie Lucie fut durant toute sa vie très proche... Même peut-être un peu trop me souffle de temps en temps mon petit doigt, mais laissons-le de côté celui-la, il
m'énerve des fois.
Donc je parlais de ce Patrice, mon père si cela vous intéresse, homme que j'apprécie beaucoup même si pour l'instant je ne le connais que peu. Lui aussi, comme
mon grand-père a « réussi sa vie » comme il dit, et ce fut dur pour sa mère, Mamie Lucie si vous suivez bien, lorsqu'il du partir pour fonder sa propre famille. Elle s'affaira alors à rendre la
vie des offensés un peu meilleure: elle préparait les spécialités culinaires de son pays pour des gens de la rue. C'est qu'elle était courageuse ma mamie, je peux même vous citer une phrase que
bon nombre d'adultes disent à son sujet mais que pour l'instant je ne renifle pas très bien : « Elle aimait supporter la souffrance des lésés sur ses petites épaules faussement frêles.
»
Ainsi, du plus lointain que je m'en souvienne, Mamie Lucie et moi fûmes très proches. Elle remplaçait souvent maman à la maison, car vu que son métier était loin elle devait s'absenter beaucoup.
Nous sommes vite devenus amis, avec Mamie Lucie hein pas avec maman, enfin on s'entendait bien aussi avec maman mais c'était pas pareil et puis ce qui était bien avec Mamie Lucie
c'est que justement c'était pas ma maman. J'ai beaucoup de bons souvenirs avec elle... Elle m'offrait souvent des petits animaux dont je devais prendre soin; les poussins, les lapins et les
moutons (et oui faut pas croire mais ce sont aussi des petits animaux) cela devait me « responsabiliser » elle disait, et même si je le reniflais pas très bien ce terme, cela me plaisait
beaucoup. Elle m'offrit aussi mon doudou, un bout de tissu très coloré par tout plein de dessins enfantins et j'ai passé un grand nombre de nuits avec lui, avec lui et elle. Quoi que plus j'y
réfléchis et plus je me demande si c'est vraiment elle qui me l'a donné ce doudou... Mais je préfère penser que oui.
Tout ça pour vous dire qu'il m'est arrivé un truc incroyable avec Mamie Lucie, je l'ai aidée à mourir.
Oui parce que mine de rien j'ai grandi... Mamie Lucie aussi mais un peu différemment. Au début c'était elle qui me portait et cela me faisait bien rire mais à la fin quand je la soulevais
dans mes bras c'était plus vraiment rigolo. Alors on s'était mis d'accord. Elle avait chopé un sale truc... Moi la mort jusque là je ne la reniflais pas bien, les gens proches je les pensais
immortels, surtout Mamie Lucie. Alors, dès que j'ai senti que ça allait pas s'arranger pour elle, et ça faut que je précise que c'était particulièrement difficile parce que Mamie Lucie elle avait
le chic pour alterner le pire des états et une forme resplendissante qui en trompait plus d'un, mais ça je l'avais bien reniflé. Comme je disais, dès que j'ai senti que ça allait pas s'arranger,
j'ai demandé un service à un ami (là je peux pas en dire plus de peur de le compromettre) et j'ai proposé à Mamilu (oui vous commencez à la connaître alors je vous donne son petit nom) de passer
manger chez elle. C'est qu'il a falllu que je bataille car elle tenait à tout prix à faire la cuisine et moi cela ne m'allait pas du tout, elle en avait déjà assez fait comme ça. Du coup, on
s'est entendu pour un goûter où je m'occupais de tout... Je vais vous donner un conseil, pour les moments difficiles de lucidité que vous aurez à partager, il vaut mieux essayer de mettre l'autre
en bonne condition, et soi-même par la même occasion. Moi je cuisine. Après, je dis ça, je dis rien, comme dirait une vieille amie. J'ai donc choisi du cidre, une des passions de Mamilu et un
fondant au chocolat coincé entre deux gaufretttes, une autre passion de Mamilu. Bon le cidre c'était pas difficile, papa en gardait toujours quelques bouteilles à la cave, mais le gâteau c'était
une autre paire de manches. Une fois, il dégringolait tout seul, une autre il était trop sucré...
Finalement je suis parti chez elle avec une chose un peu raplapla mais que j'avais pris plaisir à faire, cela m'a semblé le plus important. Je sautillais lentement dans la rue, mais je ne
crois pas que c'était de la bonne humeur, je cherchais juste à conserver encore un peu mon innocence. J'avais un peu peur. Puis quand je suis arrivé chez Mamilu, son odeur de Patchouli m'a de
suite redonné le sourire, d'ailleurs à ce propos faut que je vous dise, les gens qui sentent le Patchouli je les aime vraiment. Je pourrais pas tomber amoureux de quelqu'un qui sent pas cette
odeur.
Et Mamilu m'a de suite dit:
« Tu vois mon grand, la mort qui guette ça rend moins jolie, tu m'excuseras j'ai fait tout ce que je pu. »
Là Mamilu elle m'a fait un choc, parce que j'avais pas l'habitude qu'on m'appelle mon grand, puis aussi ce que j'ai bien aimé c'est qu'elle a pas cherché à me poser des questions plus qu'inutiles
comme elle le fait souvent. On avait déjà parlé pas mal et je savais ce que j'avais à faire, on avait même rigolé en se disant que ça pourrait être un peu comme une représentation théatrale où il
fallait que je la fasse reine.
Alors je lui ai servi un verre de cidre et une grosse part de gâteau, celle où il y avait la fève, car ça allait être la reine Mamilu. On a mangé ensemble en se regardant vraiment, j'avais
l'impression que je la reniflais mieux que quiconque moi Mamilu... Puis elle c'était bien au-delà de ça, elle ne cherchait plus à comprendre mais avait pris le pouvoir sur tout ce qui
l'entourait. Alors quand elle a baillé, je l'ai couverte un peu (oui il paraît qu'il fait froid là-bas) et puis en fermant la porte de chez elle je lui ai tiré la langue en rigolant... C'était ça
ma sortie de scène, puis après tout si Mamilu voulait pas me montrer la sienne, c'est son droit... J'étais innocent.
Al Lebror le 10.03.08
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