Je marche agréablement sur un quai, avec un ami. Nous parlons ensemble de la théorie du chaos, Peut-être l'ami est-il le chaos lui-même. Je sens avec un intérêt croissant qu'au point de la conversation où nous sommes parvenus, nous allons aborder la question des coïncidences, et j'attends avec une sorte d'impatience que ce mot, auquel je tiens, sorte de sa bouche. Mais il arrête alors notre progression, se tourne vers moi, et me dit, comme en réponse à cette attente qu'il devine, et au terme d'une réflexion dès longtemps élaborée : Je ne pense pas qu'il faut ici parler de coïncidences, il s'agit de hasard.

Comme une réponse à ce rêve mais aussi afin de faire écho à la critique d'Arthur E. Ginn je décide d'aller dans un café afin de reproduire le même « schéma » qui m'a poussé à écrire De l'intérêt du hasard. Nette modification, le sujet choisi se verra remettre le texte écrit.

Ceci est une lettre trouvée dans le journal intime de Victor.
 
Hier soir, j'aurais bien mis en poche la toile de Modi... J'ai pensé à toi à ce moment-là ! Des émotions fortes. Lever la main, lever la main ! Ce sont des peintures, ces teints de bleu horizon qui hurlent à nos oreilles, ces douloureuses prises de conscience, fleurs en mal et femmes modernes prises à vif. Oui ! Ce sont des PEINTURES (mon cœur s'accélère) (de plus en plus rauque) prises par ceux qui se pavanent, grenouilles de bénitier obèse, PEINTURES DANS L'ESPRIT DU SIECLE, le flou artistique, l'amnésie et la confusion, le pinceau incertain, la fierté dissoute, etc. Etre PEINTRE, c'est être capable d'imaginer que nous entendrons toi et moi grésiller la chair de nos mains sur une poêle.

Dimanche 2 mars
J'ai roulé vers rien toute la nuit.

Accompagné de cette femme que je désirais depuis qu'elle était entrée dans ma voiture. Je ressentais constamment en moi ce petit coup au cœur quand la lumière s'éteint et qu'un film commence. Elle avait les cheveux blonds comme dorés par le sel de mer et ces lèvres charnues me paraissaient brûlantes. Elle s'agitait, changeait de position, allumait une cigarette, souple et petite. Je profitais parfois de changer de vitesse pour toucher ces jambes. Elle était différente. Prenait ostensiblement en photo les rails sur le bord de l'autoroute, je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Elle disait chercher sa boite à musique, celle dont elle rêvait depuis petite, ronde et en bois vernis avec une petite danseuse à l'intérieur et une mélodie qui lorsqu'on ferme les yeux nous emmène sur le sommet de l'Himalaya avec un vent froid qui vous pousse de l'avant. Puis elle se taisait, elle restait là dans le rien, dans l'attente, dans le néant qui semblait la construire, l'esprit vague, elle continuait à prendre en photo les rails.
 
Moi, je regardais sans arrêt ma montre.

Destinationinconnue1.jpg picture by downinakedcity
Crédit : Igor Termenón

Lundi 3 mars
Je me suis arrêté un instant à la gare. Quand j'ai refait surface, la fille avait disparu. J'ai balayé du regard l'étendue ocre béante devant moi, la voie ferrée filait droit vers les peupliers. Un groupe de jeune longeait la clôture, l'intention d’aller jusqu'au bout. Voici le pèlerinage que je ne ferai pas, me suis-je dit. La marche d'un bon pas vers la barre grise des arbres, les chaos de béton hérissés de fer, les fosses, et les flammes. L'immobilité du corps, le regard : telle est ma manière. Elle avait griffonné quelque chose d'illisible en lettre majuscule sur mon carnet, sans doute ces mots : « CE SONT LES ETAPES ET NON LES MONTRES QUI FABRIQUENT LE TEMPS. »
   
Mardi 4 mars
J'ai dormi dans ma voiture à côté de la gare, j'ai entendu les trains. Ils s'annoncent par une sourde rumeur, un grondement lancinant, issu de l'obscurité. On songe à ces galops de troupeaux qu'on détecte en collant l'oreille sur la terre. Puis le fer frotte le fer, la rumeur se met à grincer, et s'en détache une articulation, une cadence implacable, accentuée sur la première note. Les portes vibrent, et la banquette sur laquelle on est couché. Déjà, le grincement s'éloigne. Destination inconnue.
 

Tout comme celle du sujet et pourtant, aujourd'hui encore je sais que je peux le retrouver. Il froncera sans doute les sourcils quand je lui tendrais mon texte, se caressera le menton d'un air perplexe. Ses doigts fébriles agiteront les feuillets. Sa bouche esquissera une grimace et il se raclera la gorge. Je tenterai alors de me justifier en évoquant le manque de temps. Puis il m'interrompra, et en moi la crainte et l'envie, de connaître la vision d'autrui, se mêleront.



Dizzie (Cadillac) Gillepsie le 10.03.08

par Dizzie Gillepsie
Lundi 10 mars 2008
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