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Viggo Mortensen et Naomi Watts
Il existe tant de souffrances supérieures à la souffrance physique que l'on ne pourrait point consacrer une vie entière à en dresser une liste qui se voudrait exhaustive; et parmi toutes
celles-ci, une est encore plus déstabilisante et nous pousse toujours plus au-delà de nous-même. L'indifférence à la souffrance des autres. Peut-être une base de la moralité dans la mafia. Ainsi
David Cronenberg continue-t-il son voyage au pays de la violence, et par la même occasion sa réflexion entamée sur le Mal.
La trame de l'histoire vient dans la lignée de celle de son précédent film, History of Violence... Une riche famille de la mafia russe les Vori v'zakone dont nous suivons les trafics et les
règlements de compte... Un anti-héros moderne se dévoilant au fil de l'histoire... Mais aussi un anti-héros tiraillé entre une moralité imposée par sa marginalité et celle ancrée profondément en
lui de l'homme sensible qu'un seul être peut faire basculer... Oui, ici on retrouve exactement le caractère principal du film précédent, celui qui joue si bien avec le masque d'être violent et
d'être à la façade sociétale irréprochable. Mais voilà, Cronenberg a décidé de sortir pour la première fois de son pays natal, le Canada, et nous voilà dans un Londres infesté de mafieux russes.
A travers le personnage très travaillé de Nikolai, un soin tout particulier est d'ailleurs apporté à la retranscription d'une ambiance fidèle de l'exil de ces hommes qui ont choisi une autre
forme de société, où les codes sont implicites et le langage exprimé à travers l'art du tatouage. L'acteur principal confiera même une anecdote des plus signifiantes: en Russie il faisait fuir
les gens dans les bars lorsque ses tatouages étaient apparents.
Mais voilà, la pellicule est devenue plus froide. Exit les relations familiales qui ont pu sauver Viggo Mortensen auparavant, il évolue ici au coeur d'une famille Russe bien en marge de la
société; quant à Naomi Watts (Mulholland Drive, 21 grammes), elle trouve difficilement sa place chez un ancien auxiliaire du KGB dégoûté par le système russe et une tante enfermée dans une vie
ordinaire. Exit aussi le petit village américain au climat tempéré où il faisait bon vivre, le lieu d'action est un Londres géant et hostile. En quelque sorte, on retrouve les instincts des
affrontements familiaux si chers à Shakespeare... Le chef de famille déçu par son fils (Vincent Cassel), en qui il ne voit qu'un incapable soûlographe à la sexualité peu assumée, et le fils rêvé
incarné par Mortensen (homme à tout faire et garde du corps de Kirill) qui pourrait prendre la suite du père mais n'y est pas destiné... Des tensions naîtront entre les deux hommes, laissant
transparaître une nouvelle forme de violence, la violence intérieure qui nous ronge lorsque le pouvoir est à portée de main.
Certes la violence est omniprésente dans ce film, mais là où Cronenberg peut surprendre c'est dans l'utilisation d'un corps nu qui vient mettre en relief le paroxysme de la violence même. Tout,
chez ses personnages, est sujet à la violence. Hier j'écoutais Danielle Darrieux qui expliquait qu'elle refuserait à notre époque de tourner dénudée, ne serait-ce qu'un peu, et aujourd'hui
j'aperçois que l'on se permet même de violenter la nudité. Alors bien sûr, les réactionnaires nous diront que nous dérivons vers un Mal qui se banalise, mais où est le Mal dans l'utilisation d'un
corps pour servir une nouvelle vision de ce qui sincèrement nous fait peur? Oui, il s'agit de se laisser porter par une scène dans des bains russes où le meurtre rôde ostensiblement, il s'agit de
suivre Cronenberg au bout de sa pensée pour s'ouvrir à des horizons nouveaux, il s'agit de ne pas considérer la violence comme un Mal inhérent à la société d'aujourd'hui. Finalement la violence,
et son appréhension, peuvent révéler et approfondir l'état de la civilisation et de la considération de l'homme que nous pouvons avoir.
J'ai vu un groupe d'hommes retranscrire à leur façon les valeurs vertueuses.
J'ai vu un Nikolai impassible et violent se laisser approcher par la timidité.
J'ai vu un spectateur apprendre à transcender la colère qu'il savait une composante de lui-même.
Lébrorement vôtre.
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