Fragment de la partition de 4'33'' joué en 1952 par David Tudo

 

 

John Cage est l'auteur de ce 4'33". Quatre minutes et trente-trois secondes de silence, originellement écrit pour piano. Les compositeurs partent traditionnellement des notes, et y intègrent le silence; demi-pause, soupir et demi-soupir. Cage, dès ses débuts, s'intéressa au silence, à ce concept latent sans quoi la musique n'est plus mélodie mais bruit continuel. L'événement substantiel qui amena Cage à écrire cette partition et qui sera la base de ses travaux fût sa visite à la chambre insonorisée de l'université de Harvard, et sa constatation : le silence absolu n'existe pas; puisque même en l'absence de bruit deux sons demeuraient, l'un très aigu, l'autre très grave, inhérent à l'Homme : celui du système nerveux et celui de la circulation du sang.
En prenant le silence comme une donnée épicentrale de son œuvre, Cage, avec 4'33'', fait un pas vers l'infini, puisqu'il ouvre une nouvelle dimension du domaine musical; le son n'est alors plus le garant unique de l'expressivité.
Mais de part sa nature, l'œuvre révolutionne l'idée de musique : en effet, le morceau étant interprétable en public, le souhait de Cage était d'atteindre le degré zéro de communication artistique. (Par la « non consistance » de la composition, John Cage évitait toute base sur laquelle l'auditeur eut envie de se raccrocher; la perception de sons, réguliers ou non, étant inconsciemment structuré par l'Homme de façon à entendre une mélodie, à composer un morceau, de façon totalement subjective. Autrement dit son œuvre silencieuse se dérobe aux lois de la Gestalt apposées à la musique, ou aux théories d'une perception cognitive et structurante des sciences cognitives, par exemple).
Degré qu'il sait pertinemment ne pouvoir atteindre, puisque le silence absolu n'existe pas. Cage cherche donc l'affrontement avec le public non dans un but borné de choquer, mais au contraire pour l'amener à une réflexion sur sa propre réticence ! « Si on parvient à surmonter ce dégoût, le monde s'ouvre. Cette façon d'accroître notre plaisir de vivre est celle que nous ferions mieux de suivre tous; d'utiliser l'art, non comme un moyen de s'exprimer, mais de se transformer, de s'ouvrir »
Mais 4'33'' rompt également avec l'idée d'art. Cage s'affranchit par son œuvre du fossé séparant l'artiste du spectateur; la création de la contemplation et l'interprétation de la création. Par ce que 4'33" prend en compte la réaction du public : ses chuchotements, ses raclements de gorges, mais également les bruits extérieurs de la rue, l'acoustique de la salle et une infinité d'autres paramètres, chaque représentation est unique. C'est donc par un retournement conceptuel dont le public ne prend conscience qu'au fur et à mesure de l'avancée dans le morceau, qu'il devient lui-même influent, qu'il devient musicien. Il semble d'ailleurs important de préciser que l'interprétation même du musicien est unique, le pianiste tenant ici une place quasiment semblable à n'importe quelle personne présente lors de la représentation; son comportement créant une nouvelle interprétation du morceau.
           
Outre les réactions physiques; de façon personnelle chaque personne est influencée par le silence du morceau et ce de façon différente; fonction des attentes notamment, ou de la liberté laissée à l'imagination.
Dans la musique, et notamment lorsqu'elle est instrumentale, les notes, les mélodies, sont perçues de façon intimes, et même si des constances interindividuelles, des similitudes d'interprétations existent, elles ne sont dues qu'à la note, à la mélodie. Or ici la barrière des notes disparaît, et l'auditeur interprète, intègre sans détour. Il se confronte directement avec sa propre sensibilité.
 
Dans un contexte contemplatif, le chant dans la musique écrase et inhibe la possibilité d'évasion, d'interprétation. Cage va plus loin et affirme par 4'33'' que la musique écrase de la même façon le désir de rêverie de l'auditeur. Non que le silence soit néant, mais il ne soumet rien, n'impose rien. Point de joug de la sonorité, de la mélodie, point de joug de l'émission, (puisque le silence envahit entièrement et de façon uniforme l'espace); il demeure le moyen qui laisse le plus libre cours à l'Homme. Il vogue avec lui dans un univers où sa présence n'a que l'influence de l'apaisement.
 
Plus généralement, l'œuvre de Cage, interroge sur le non art, autant que sur la non musique voir même de la non représentation ! Où la frontière s'arrête-t-elle dans cette œuvre sans répétition, à l'imprévisibilité absolue ?
Là encore, l'objet de son art doit se chercher dans son expérience à l'université de Harvard, la présence constante, fatalisme humain, d'un bruit quelque soit le lieu, l'amena à travailler assidûment sur les concepts d'écoute et d'entente :
 
« Il n'y a pas de chose telle qu'un espace vide ou un temps vide. Il y a toujours quelque chose à voir, quelque chose à écouter.»
 
 




Al Lebror le 26.11.07


par Arthur E. Ginn
Lundi 26 novembre 2007
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