J'embrasse pas par Pascal Martinez

 
Victime :
Le blanc. Toile (3x2m) initialement d'une blancheur immaculée, faisant partie d'un triptyque de onze éléments consacrés au Phèdre de Platon par Cy Twombly, artiste américain le plus secret et le plus pudique de tous les artistes vivants.
 
Accusé :
Le rouge. Bouche maquillée de Lovely Rouge de Bourjois apposée par Rindy Sam, artiste cambodgienne, sur la victime et dont le vermillon est l'un des pigments les plus corrosifs.
 
« J'ai déposé un baiser. Une empreinte rouge est restée sur la toile. Je me suis reculée et j'ai trouvé que le tableau était encore plus beau, c'était totalement spontané... C Rindy Sam décrit ici le baiser passionné qu'elle a donné l'été dernier à une toile de Cy Twombly estimée à 2 millions d'euros. Aussitôt après cet acte de vandalisme, l'emplacement de la toile abîmée est resté vide. Pourquoi s'en indigner ? La toile était blanche. L'acte de la jeune pseudo artiste a immédiatement était qualifiée de viol par le personnel de la Collection Yvon Lambert exposant l'oeuvre à l'époque et a fait l'objet d'une poursuite judiciaire. Quant à l'artiste américain il s'est dit « effondré » à l'annonce de la nouvelle et a refusé de prolonger en octobre l'exposition. Le scandale se conclura devant les tribunaux où Rindy Sam sera condamnée à payer 1 500 euros de dommages et intérêts.
 
« Ah, fame, fame, fatal fame. It can play hideous tricks on the brain… »
The Smiths - Frankly Mr. Shankly
 
La pseudo artiste cherchait-elle avec ce geste le quart d'heure de célébrité décrit par Warhol ? Ça se discute, cela dit il est normal qu'elle s'indigne lorsqu'elle entend parler de viol ou encore de mutilation, elle qui a été abusée à l'âge 8 ans. Son geste relève plutôt d'une pulsion émotionnelle, d'un acte d'amour. On pourrait aussi parler d'un acte mystique puisqu'elle a apposé ce baiser après avoir dansé devant l'œuvre. Ce qui est fascinant, en plus de la pulsion de vie qui anime Rindy, c'est qu'elle ose faire un acte artistique sans sa dimension « spectaculaire », de manière spontanée, se moquant du rendu final puisque aucune caméra n'était présente pour filmer son geste, du moins elle n'en avait pas conscience. L'essentiel n'est pas ici le baiser, la trace de rouge à lèvre, mais le caractère immatériel du geste. La porosité entre la frontière de l'art et du non-art étant de plus en plus floue, chacun est libre d'interprétation. Personnellement, je trouve qu'il y a plus de charme à avancer dans l'interdit plutôt que de faire comme Robert Rauschenberg qui avait acheté un dessin de Willem de Kooning au père de l'expressionnisme abstrait afin de le gommer car celui-ci représentait à ses yeux le maître incontesté qu'il fallait dépasser. Là où Rindy Sam est critiquable c'est qu'elle anéantit le dessein de Cy Twombly, dans le sens où elle accorde à son acte de la « légitimité », trouvant le tableau plus beau avec son baiser, mais le choix de l'artiste n'a pas à être remis en cause aussi violemment d'autant plus que la toile s'inscrivait dans un triptyque. Le rouge de cette sanglante blessure poursuivra cette toile ineffable devenue désormais ineffaçable.
 
On peut aussi « blâmer » Cy Twombly. Au-delà des enjeux financiers (il réclamait 2 millions d'euros), cet acte n'est-il pas l'aboutissement du travail d'un artiste ? Faire naître des émotions chez le spectateur, offrir ces œuvres à la dévotion du public, comme des icônes ? L'art contemporain a cela de regrettable, la distance entre le tableau et le spectateur et cette affaire aura révélé d'autant plus le fossé qui sépare l'art contemporain du grand public mais aussi l'étrange pouvoir de fascination qu'il représente aux yeux du plus grand nombre. Paradoxalement il est normal de s'offusquer, car en plus de la destruction d'une oeuvre magnifique, faisant vibrer l'espace avec la peinture mais aussi avec ce qu'elle contenait de métaphore, de ciel et d'écriture, elle ne sera plus jamais accessible alors qu'elle n'a été présentée que deux fois au public en trente ans.
 
Outre cet acte extrêmement choquant, je m'indigne personnellement contre quelque chose dont je pense être plus nuisible à l'art contemporain, les collections privées. C'est-à-dire les propriétaires qui s'arrogent le droit de privatiser ce qui normalement devrait « appartenir » à tous, un acte extraordinaire d'égoïsme et d'égocentrisme.
 
Au final Rindy Sam aura tout de même réussi a « engendré » de l'art, les réponses esthétiques ont été si fortes suite à ce scandale que la Collection Yvon Lambert à décidé d'organiser une exposition en réponse ayant pour titre « J'embrasse pas », du même nom que le film d'André Téchiné. L'artiste Douglas Gordon y participe notamment et a choisi pour cela de réaliser une vanité où son propre baiser, avec le même rouge utilisé pour détruire le tableau de Twombly, est apposé cette fois-ci sur un crâne humain, un autoportrait tragi-comique. L'histoire ne dit pas si à l'entrée de l'exposition il y a un pictogramme « Interdiction de baiser les toiles. »






Dizzie (monochrome) Gillepsie le 26.11.07

par Down in naked city
Lundi 26 novembre 2007
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