Liv Ullmann dans Cris et Chuchotements (1972)

 

 

Cris et chuchotements, s'ouvre sur des images d'un jardin à l'aube, comme à peine sorti des limbes du temps, les arbres et les statues sont saisi par la brume. La séquence se termine par un fondu rouge, nous pénétrons dans le manoir, sculptures dorées, horloges qui défilent, on entend au loin une église mêlée au son mécanique du tic-tac des pendules. Le son s'arrête, l'aiguille d'une horloge filmée en gros plan se fige Agnès s'éveille remet la pendule en marche, une ouverture saisissante qui annonce le temps du drame, celui de la mourante. Chez Bergman, le temps se suspend ou disparaît, il est l'émanation de l'homme, il n'est pas une valeur objective et figée.

Le film raconte l'agonie d'Agnès, rongée par un cancer de l'utérus, celle-ci bien que souffrante paraît sereine, ses deux soeurs tentent de la soutenir. Maria, superficielle et insouciante demeure songeuse et parfois volage. Karin, l'aînée, mariée à un homme rigide qu'elle n'aime pas, agit maladroitement et sa méchanceté gratuite semble cacher une profonde vulnérabilité. Aucune des deux soeurs n'arrivera à supporter cette déchéance, et seul la servante, Anna, trouvera la force d'accompagner Agnès vers la mort, fidèle et solennelle, s'idéalisant en sainte dans une figure de la Pietà. Alors qu'elles semblaient sur le point de se rapprocher l'une de l'autre, Maria et Karin se séparent sur un geste de mépris, jubilatoire et inattendu, tandis qu'Anna, est congédiée de manière odieuse. La mort, plutôt que de provoquer une réconciliation fait ressurgir toutes les haines et les rancœurs refoulées. Le mal paraît triompher et ne laisse aucune lueur d'espoir, si ce n'est que la conscience du temps, l'art et l'introspection sont des moyens de donner un sens à notre vie.

Pour apprécier Cris et Chuchotements il faut admirer les femmes dans leur force psychologique et leur grâce esthétique en considérant leur pouvoir de destruction plus que leur pouvoir de séduction. L'automutilation de Karin, en est l'exemple, cette scène terrifiante montre le paroxysme du besoin impérieux de se raccrocher aux sensations du corps, quitte à le faire souffrir, afin de s'assurer l'existence. Tout comme dans Persona où Alma griffe Elisabeth pour qu'elle se souvienne d'elle. Le cancer d'Agnès, fait ainsi prendre conscience a chaque personnage leur propre mortalité. Afin de comprendre ceux-ci Bergman insert dans son film des rêves, des fantasmes et des souvenirs. A chaque héroïne, sa fiction s'ouvrant par un gros plan face camera où Bergman scrute les moindres traits et les regards et finissant par un fondu au rouge. Ce plan annonce une intimité bientôt mise a nue. Agnès fervente et vibrante souffre de l'éloignement qu'elle ressent vis à vis des gens qu'elle aime, Maria de sa vie superficielle et volage, Karin de sa peur panique de relations intimes quant à Anna de son sentiment maternel frustré. Bergman, explore les rapports entre les êtres, la haine, le mépris, l'impossibilité de communiquer et finalement la mort. Les faiblesses et les blessures de ses héroïnes sont filmés avec beaucoup de pessimisme. Tous les thèmes abordés sont vidés de leur composante morale pour être exposé artistiquement, vide de matière ils ne sont qu'une longue agonie psychologique. 

En terme cinématographique, Cris et Chuchotements est d'une esthétique somptueuse, la réalisation formelle donne le vertige et suscite l'émerveillement. Le film est fracturé parfaitement autour du chiffre quatre, il y a quatre femmes, quatre hommes, ainsi que quatre couleurs dominantes : le Rouge théatrale évoquant le drame et donnant des airs de déchéances à se manoir aristocratique, le vert, en opposition, symbole de la vie, quant au noir et au blanc, ils accentuent la dimension mortuaire du rouge. Tout cela parvient à nous plonger dans une atmosphère silencieuse, souvent lourde, parfois insoutenable. Ingmar Bergman tourne en s'adaptant à la lumière naturelle avec la précision d'un tableau de maître, jeu avec les ombres, changements de couleurs, effets sur les objets et les textures, afin d'atteindre un certain idéal du cinéma. La temporalisation des scènes de façon obsessionnelle pointe du doigt le rapport dont le spectateur appréhende la réalité.  Bergman comme si il refusait les oeuvres trop propres, glisse des impuretés dans ce qui pourrait devenir trop lisse, pour y parvenir il use de violent zoom pour filmer l'agonie et la douleur. Comme les couleurs, la musique apporte elle aussi sa fonction dramatique. Mais elle a une fonction encore plus importante, en effet elle est mieux à même de décrire les êtres avec sincérité ; ainsi la Suite pour violoncelle accompagne les paroles et les caresses échangées entre Karin et Maria, allant même jusqu'à remplacer leurs mots. Si les mots portent en eux les mensonges, les disputes, les tromperies ; la musique, les regards, les visages, sont eux vérité. Lorsqu'il vient prier au chevet d'Agnès, le sermon du Pasteur éclate ainsi dans tout son ridicule  « Il t'a trouvée digne d'une lourde et longue souffrance. Tu t'es soumise, patiemment, sans une plainte », jusqu'au moment où la musique accompagne le véritable ressenti du Pasteur, alors filmé en gros plan face caméra.

Cris et chuchotement, c'est le bruit de la chair que l'on déchire, et qui s'éteint brusquement, une longue et terrible agonie d'un corps qui ne veut pas s'éteindre. Oeuvre austère et paradoxalement film viscéral, fait d'aspérité et de déchirures. Méditation sur le temps, le passé, idyllique, le présent angoissant et le futur insaisissable. Des actrices saisissantes dont chaque déplacement semble chorégraphié, renouant ainsi avec la tradition des grandes stars de cinéma féminine, icône comme Marlene Dietrich, mélangées à une esthétique quasi parfaite font de Cris et Chuchotements une oeuvre impressionnante dont on ne peut ressortir intact. Rarement une vision si poignante de la mort a été filmée au cinéma. 

En photo une de mes scenes fétiches, lorsque Agnès, enfant, pose sa main sur le visage de sa mère, c'est la même caresse que l'enfant (Bergman en réalité) posant sa main sur un écran au début de Persona.


Dizzie (Black Screen) Gillepsie

par Dizzie Gillepsie
Lundi 15 octobre 2007
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